









Avant-propos
Dans London Dialogues, Rem Koolhaas et Hans Ulrich Olbrist s’accordent à apposer le délicat nom d’oxymore sur la ville de Londres. La réunion de deux mondes en apparence contradictoire : une rive nord, siège du pouvoir politique et économique toise depuis toujours une rive sud dont les divertissements sulfureux attirent les foules.
Au XIXème siècle, Londres est le monde, et par là-même, le capitalisme qu’elle engendre. La production, les ouvriers, la prostitution et autre oubliés peuplent le sud tandis que les sièges de banques et divers clubs habitent le nord.
Mais cette oxymore qu’est la ville de Londres ne saurait exister sans ce qui fait d’elle un tout : sa Tamise. Adulée ou détestée, elle n’en reste pas moins la raison de vivre du Londinum romain comme de sa mégalopole contemporaine. Artère commerciale et support de l’esprit libertaire qui nourrit Londres comme l’Angleterre, Themesis, Father Thames ou encore Isis, façonne la ville.
Autrefois peu fréquentable, sa rive sud gagne massivement en popularité depuis le tournant du millénaire, par le souci de régénération urbaine qui anime les pouvoirs publics.
Icônes de l’ère industrielle et nouveaux emblèmes se juxtaposent en une collection de monuments dans le cabinet de curiosités qu’est la rive Sud de Londres. Battersea Powerstation, London Eye, National Theater, Tate Modern, Millenium Dome et autres Wharves, charment désormais un public amené à dériver entre ces derniers, le long de la rivière originelle.
Or, en suivant la Tamise vers l’Est, le paradigme nord/sud s’inverse à la rencontre d’un large méandre ; là, le fastueux complexe culturel de Greenwich fait face à une péninsule aussi morne que mal-aimée, affublée d’un cluster financier luisant : Isle of Dogs. Samuel Pepys la nommait déjà « unlucky Isle of Dogs ».
Cette langue de terre alluviale autrefois bordée de moulins ou de gibets de potence puis éventrée par la construction des Docks connut la réussite comme la déchéance. Foyer des dockers, Isle of Dogs abrite désormais une mixité sociale et architecturale subie depuis la fermeture des Docks et l’implantation de Canary Warf en 1982.
Une tension est indéniablement palpable entre ces deux zones. Depuis le complexe de Wren, on aperçoit au loin des tours vertigineuses, symboles d’un capitalisme triomphant, alors qu’au premier plan, au-delà de 300m d’eau, se tient le petit parc discret d’Island Gardens, comme une exclave de Greenwich avant un terrain incertain.
Quelle construction originale, complémentaire d’un tunnel aussi historique qu’obsolète permettrait de rassembler ces deux rives en stimulant la plus délaissée ?
Cela pourrait être une jonction prolongeant le grandiose espace public de Greenwich ainsi que son attractivité vers la péninsule. Un système poétique et efficace suggérant la traversée, mais également révélateur de l’élément qu’il franchit. La Tamise nourrirait ce projet par son imaginaire propre, ses caractéristiques et ses marées comme elle nourrit cet ouvrage.
Figures donne au lecteur intrigué la liberté de parcourir ses pages comme on feuillette un bestiaire ou comme on absorbe une narration ; il s’agit là d’un imaginaire dont la collection de figures persistantes ou nouvelles racontent une ville, un site et donneront lieu à l’invention d’un projet.

The Frozen River Thames, A.Hondius, 1677
Quand la Tamise gelée se transformait en un gigantesque espace public, les londoniens se réunissaient pour les Frost Fairs ("foires de glace").